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La défense « en mosaïque » de l’Iran

 
Les forces du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) menant des exercices d'entraînement en mai 2025. (Photo : Wikipédia)

Le matin du 28 février 2026, des avions américains et israéliens ont survolé Téhéran avec un seul objectif : la décapitation. Le Guide suprême Ali Khamenei a été tué dans son bunker. Le commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique a péri avec lui. Selon toute théorie militaire conventionnelle, la chaîne de commandement aurait dû se rompre. La guerre aurait dû toucher à sa fin.

Ce ne fut pas le cas.

En moins de deux semaines, des missiles balistiques et des drones iraniens ont commencé à décoller simultanément depuis de multiples directions, de multiples provinces et de multiples centres de commandement. Le Corps des gardiens de la révolution avait été réorganisé en 31 unités de combat semi-autonomes, à raison d’une par province. Lorsque les communications centrales ont été coupées, les commandants provinciaux n’ont pas attendu les ordres de Téhéran. Ils avaient déjà reçu l’autorisation préalable : lancer des missiles, déployer des drones, mener des tactiques navales en essaim. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a décrit la situation avec une certaine franchise : « Nos unités militaires sont désormais indépendantes, dans une certaine mesure isolées, et elles agissent selon les instructions générales qui leur ont été données à l’avance. »

C’est ce qu’on appelle la « défense en mosaïque ». Sa logique est simple et impitoyable : si l’ennemi tente d’éliminer la tête, il faut faire en sorte que le corps n’en ait plus besoin.

Pour comprendre pourquoi l’Iran a choisi cette forme de guerre, il faut d’abord saisir une clause cachée de sa Constitution. L’article 5 de la Constitution de 1979 stipule que, pendant l’occultation du douzième imam, la gouvernance de l’État appartient au « faqih juste et pieux » — le Guide suprême. Le postulat théologique de cette clause est que le véritable souverain n’est pas une personne vivante, mais l’imam qui s’est caché en 874. Le Guide suprême n’est que son mandataire dans le monde.

Cela entraîne une conséquence politique subtile mais cruciale. Si la légitimité du Guide suprême découle de sa « relation de représentation » avec l’Imam caché, alors lorsque ce mandataire est physiquement éliminé, le système ne s’effondre pas automatiquement — car celui qui est représenté n’a jamais disparu et n’est jamais mort. Il suffit simplement d’un nouveau mandataire. En mars 2026, Mojtaba Khamenei a été proclamé troisième Guide suprême. Il n’est pas apparu en public. Il n’y a eu aucune vidéo, seulement des déclarations écrites. Les services de renseignement occidentaux ont attendu son « apparition », comme ils auraient attendu qu’un homme politique conventionnel accomplisse un rituel politique conventionnel. Ils attendront en vain. Car dans la logique de l’eschatologie chiite, un dirigeant invisible n’est pas une faiblesse, mais une source plus profonde de légitimité. L’« occultation » n’est pas un concept étranger à cette foi ; c’est la métaphore fondatrice de toute la foi.

La « défense mosaïque » consiste à reproduire cette logique théologique au niveau militaire. Si le Guide suprême est le nœud représentant l’Imam caché, alors chaque commandant provincial des Gardiens de la révolution est un nœud représentant le Guide suprême. La décapitation élimine des nœuds, pas le réseau.

Cette structure a une autre conséquence opérationnelle que les observateurs occidentaux négligent souvent : elle rend le comportement de l’Iran difficile à dissuader. La logique conventionnelle de la dissuasion part du principe que l’unité de calcul de l’adversaire est le « rapport coûts-bénéfices ». Mais dans un système qui présente la guerre actuelle comme un « chaos nécessaire sur la voie de la rédemption », les coûts sont calculés différemment. Dans la doctrine chiite duodécimaine, le retour de l’Imam caché n’est pas un événement aléatoire, mais un processus pavé de présages et de catastrophes. Ce concept est connu sous le nom de « Tamhis » — une sorte de tri ou de purification divine. Le chemin vers la rédemption est semé de « Fitna », de chaos absolu et d’épreuves insupportables. Pour le noyau idéologique des Gardiens de la Révolution, le siège actuel n’est pas un signe d’échec, mais la confirmation que l’apogée historique approche.

Cela signifie que la couche militaro-théologique dure de l’Iran vit les bombardements d’une manière fondamentalement différente de celle d’un État laïc. On ne peut pas soumettre par les bombardements une civilisation qui croit que « la souffrance accélère la victoire sacrée ». La structure décentralisée de Mosaic Defense met en œuvre cette conception du temps. Si chaque commandant provincial peut être martyrisé dans la « lutte sacrée », et si le martyre lui-même est considéré comme le carburant accélérant le retour de l’Imam, alors la résilience du système ne dépend plus de la survie d’un nœud particulier.

L’article 110 de la Constitution stipule que le Guide suprême détient le pouvoir exclusif de déclarer la guerre et de conclure la paix. C’est là l’apogée de la centralisation politique. Mais ce que la « défense en mosaïque » met en place, c’est un système militaire décentralisé en temps de guerre. La tension entre ces deux éléments est structurelle : le Guide suprême peut annoncer un cessez-le-feu à Téhéran, mais un commandant provincial pilotant des missiles antinavires sur une île du détroit d’Ormuz a peut-être déjà perdu le contact avec le centre, ou peut-être ne croit-il pas que le cessez-le-feu s’applique à lui.

Le dilemme auquel sont confrontés les États-Unis en mars 2026 est le résultat direct de cette logique. Les quatre options du président Trump — négocier, se retirer, poursuivre, intensifier — n’en sont aucune attrayante. Négocier implique de trouver un interlocuteur capable de représenter l’Iran, mais toute la structure de la « défense mosaïque » existe précisément pour rendre difficile l’acte de « représenter l’Iran ». Se retirer signifie que le contrôle du détroit d’Ormuz reste entre les mains d’un commandant provincial des Gardiens de la Révolution. L’escalade nécessite des opérations terrestres, et toute invasion terrestre se heurterait à un réseau doté de nœuds défensifs prépositionnés dans chaque province.

Ce à quoi sont confrontés les adversaires de l’Iran, ce n’est pas une armée que l’on peut vaincre, mais un organisme théomilitaire qui refuse d’avoir un seul chef. Sa constitution confère la souveraineté à une personne absente. Sa doctrine militaire disperse le commandement entre des dizaines de nœuds pouvant agir de leur propre initiative. Son eschatologie présente la guerre actuelle comme le chaos nécessaire sur la voie de la rédemption.

Dans un tel système, la définition de la « victoire » doit être réécrite.

Cette doctrine a été officiellement élaborée vers 2005 par le Centre de stratégie du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), dirigé par le général de brigade Mohammad Ali Jafari et le stratège en chef Hassan Abbasi. L’invasion américaine de l’Irak en 2003 a servi de catalyseur : voir l’effondrement de la structure militaire et de commandement centralisée de Saddam Hussein sous la puissance de feu écrasante des États-Unis a constitué une leçon brutale. La conclusion tirée par les stratèges iraniens était qu’une armée conventionnelle et centralisée ne pourrait jamais vaincre les États-Unis ou Israël. Ils ont donc conçu un système permettant au régime d’absorber une frappe de décapitation et de poursuivre le combat. L’idée centrale était de rendre le pays « impossible à décapiter ou trop coûteux à occuper ». En 2008, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) s’était restructuré en 31 commandements provinciaux, chacun doté d’une autorité pré-délégée lui permettant d’opérer de manière autonome si le commandement central de Téhéran venait à être détruit.

Bien que la stratégie elle-même soit moderne, certains commentateurs ont établi un parallèle avec un événement de l’histoire islamique primitive : la bataille de la Tranchée (Ghazwah al-Ahzab, vers 627 de notre ère). Au cours de cette bataille, les partisans du prophète Mahomet, sur les conseils de Salman al-Farsi, creusèrent une tranchée défensive autour de Médine pour arrêter une armée confédérée bien plus nombreuse. La tranchée constituait une stratégie défensive d’usure : elle évitait la confrontation directe, neutralisait l’avantage de l’ennemi en matière de cavalerie et le contraignait à un siège prolongé et épuisant qui finit par briser sa coalition par la fatigue et les problèmes logistiques, et non par une bataille décisive. Le parallèle réside dans le fait que la « défense mosaïque » de l’Iran est également une stratégie visant à éviter la bataille décisive et à prolonger le conflit afin d’épuiser un adversaire technologiquement supérieur. La « tranchée » est désormais un réseau de tunnels, de bases de missiles dispersées et de nœuds de commandement autonomes.

L’Axe de la Résistance — le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, les milices en Irak — ne s’est pas effondré lorsque les dirigeants iraniens ont été décapités. Il s’est adapté. Et en s’adaptant, il a révélé ce qu’il a toujours été : non pas un réseau de mandataires avec Téhéran en son centre, mais un écosystème décentralisé d’acteurs armés, chacun capable d’opérer avec une autonomie croissante, chacun conçu pour survivre précisément au type de campagne censée le détruire.

Le Hezbollah, longtemps considéré comme le « joyau » du réseau de Téhéran, a subi des pertes importantes depuis 2023. La décapitation de ses dirigeants, les pertes territoriales et la destruction d’environ 90 % de son stock de roquettes par Israël en septembre 2024 ont considérablement affaibli ses capacités. Pourtant, le Hezbollah ne s’est pas effondré. Il s’est restructuré pour survivre à de nouvelles décapitations. Une source libanaise proche des services de sécurité a révélé que le groupe avait propulsé des dizaines de nouveaux commandants à des postes militaires et de sécurité, en préservant délibérément leur anonymat et en limitant les informations dont dispose chaque commandant au strict nécessaire pour gérer sa propre unité. Le Corps des Gardiens de la révolution islamique a dépêché une centaine d’officiers au Liban après le cessez-le-feu de novembre 2024 pour superviser cette reconstruction, démantelant ainsi certaines parties de la structure hiérarchique mise en place sous l’ère de Hassan Nasrallah et revenant à un modèle plus horizontal, basé sur des cellules, qui rappelle celui des années 1980. Quatre adjoints ont été nommés pour chaque commandant afin d’assurer la continuité en cas de mort du chef principal. C’est la « défense en mosaïque » appliquée au Liban : des unités plus petites, une information compartimentée, un commandement redondant et un recours délibéré à l’anonymat comme stratégie de survie.

Les Houthis constituent un cas à part. Leur structure interne se caractérisait par une centralisation extrême, avec le chef Abdelmalek al-Houthi à sa tête. Mais la guerre et les frappes israéliennes ont imposé un changement. De nombreux dirigeants ont été contraints de se cacher. Les communications sont devenues peu fiables. La perspective soudaine de perdre le commandement est devenue une source de profonde inquiétude. Il en a résulté une décentralisation à grande échelle. Les Houthis ont également transformé leurs Forces de mobilisation générale en un système permanent et institutionnalisé, sur le modèle du Basij iranien, formant plus d’un million de personnes d’ici mi-2026. Élément crucial, cette force opère comme un bras populaire et idéologique relevant directement de la direction religieuse plutôt que de passer par les chaînes de commandement militaires conventionnelles. Cela crée une structure parallèle capable de fonctionner même en cas de perturbation du commandement militaire officiel.

En Irak, la guerre a accéléré une évolution qui avait déjà commencé. Quelques jours après le début du conflit, une délégation iranienne est arrivée dans la région kurde d’Irak avec un message sans détour : si les attaques des milices s’intensifiaient à proximité des bases militaires américaines et des missions diplomatiques, les autorités kurdes irakiennes ne devaient pas venir se plaindre à Téhéran, car elles ne pouvaient pas y faire grand-chose. « Ils ont déclaré avoir délégué l’autorité aux commandants régionaux iraniens », a déclaré un haut responsable kurde irakien. Cette évolution reflète les leçons tirées de la guerre de juin 2025, au cours de laquelle les opérations étaient étroitement centralisées. À la suite de celle-ci, une plus grande autonomie a été accordée sur le terrain. Les différentes forces se sont vu conférer le pouvoir d’agir en fonction de leurs propres évaluations sur le terrain sans avoir à se référer à un commandement central.

C’est la même logique qui régit le reste de l’Axe. Le contrôle est décentralisé, non pas parce que Téhéran souhaite perdre le contrôle, mais parce que le contrôle centralisé constitue une vulnérabilité. Un nœud de commandement qui doit approuver chaque opération est un nœud de commandement susceptible d’être détruit. L’autorité dispersée sur le terrain est une autorité qui survit à une décapitation.

La République islamique a été conçue de telle sorte que son plus haut poste puisse être vacant, invisible ou occupé par une personne décédée — et que le système continue malgré tout de fonctionner. Ce n’est pas une faille. C’est sa conception même.